LE PIED DIABETIQUE
Les problèmes de pied diabétique sont en général mal connus des patients, comme des soignants. Ils représentent pourtant
un problème de santé majeur.
Quelques chiffres, 3 à 10 % des patients diabétiques souffriront dun problème de pieds, 1/15 sera amputé et plus de la moitié de ces amputations auraient pu être évitées par un traitement précoce et adéquat. Et encore, 70 % de ces amputations auront
lieu chez des patients souffrant dun ulcère lié à un traumatisme (port de chaussures inadéquates, corps étrangers, mycose
cutanée ou unguéale...), ulcère chronique qui sinfectera et/ou entraînera une gangrène. Si les ulcères sont traités de manière
précoce et adéquate, ils cicatriseront dans 80 à 90 % des cas.
Aux Etats-Unis, les complications du diabète touchant le pied entraînent 20 % des hospitalisations en nombre et 60 % en durée
de tous les diabétiques.
On appelle le pied diabétique le carrefour des complications. Plusieurs des complications du diabète, qui sont spécifiquement
délétères pour le pied, sy retrouvent en effet. Passons-les en revue.
1° LA NEUROPATHIE
La neuropathie dont nous parlerons surtout ici est la neuropathie sensitive, périphérique et symétrique. Les modes sensibles
principalement atteints seront la sensibilité au chaud, au froid, à la douleur, le sens des positions.
Les autres formes de neuropathie ont moins de conséquences.
Latteinte autonome entraînera également des problèmes : perte de la sudation etc....
Latteinte motrice est la moins importante dans ce contexte; elle touchera les muscles interosseux et autres muscles du pied
participant à sa déformation.
Symptômes :- sensations bizarres , fourmillements surtout la nuit, engourdissement, impression de marcher sur des aiguilles
ou de la ouate.
Signes :- atrophie des muscles interosseux, peau sèche, diminution de la transpiration, diminution de la pilosité, durillons
aux points dhyperpression, crevasses aux talons.
Détection :
Aucun test na été trouvé qui aurait à la fois une sensibilité et une spécificité approchant les 100 %.
Lexamen du pied à laide de la vue et du toucher donne déjà beaucoup de renseignements : une peau sèche, des crevasses et
des zones dhyperkératose, la disparition de la pilosité, un pied chaud, des pouls bondissants etc... sont des signes de neuropathie.
La localisation des ulcères est aussi intéressante : les ulcères plantaires sont le plus souvent dorigine neuropathique,
les localisations dorsales sont le plus souvent dorigine artéritique.
La pression cutanée : le monofilament de Semmes-Weinstein (5.07 ou 10 g) : la non-perception de ce monofilament semble être
le test le plus prédictif de lapparition dun ulcère.
Les réflexes rotuliens et achilléens : la disparition des réflexes achilléens est le 2ème test le plus prédictif dapparition
dulcère.
Attention à lâge du patient! La disparition des réflexes achilléens est fréquente chez les patients âgés sans que cela soit
pathologique.
Le sens vibratoire : testé à laide du diapason 128 Hz ou du biothésiomètre.
La mesure des vitesses de conduction sensible : à réserver pour des études cliniques et certainement pas au dépistage.
Traitement :
Aucun traitement curatif de la neuropathie na fait ses preuves, je parlerai de la neuropathie douloureuse à part.
Mesures à prendre : - dabord éviter lapparition de la neuropathie et quand elle est présente, éviter son aggravation par
un bon contrôle du diabète.
- ensuite prise de mesures pratiques pour tenter de diminuer le risque de blessure lié à la sensibilité réduite : conscientisation
du patient, port de chaussures adéquates etc.... cf pour plus de détails, p.5 .
Le plus difficile est de faire prendre conscience au patient du risque majoré de blessures en raison de la réduction de la
sensibilité protectrice. En effet, cest avec délai quil se rendra compte quil est blessé, et donc il prendra plus tardivement
soin de blessures qui risquent alors de sinfecter et de se compliquer.
2° LARTERIOPATHIE
La macro-angiopathie est un processus dartériosclérose (plus fréquente chez les diabétiques mal équilibrés), localisé préférentiellement
au niveau du trépied jambier.
La micro-angiopathie aggrave la diminution de la perfusion des tissus cutanés des extrémités.
Symptômes :- douleurs dans les jambes, les mollets ou les pieds, à la marche ou à leffort, froid aux jambes.
Signes :- pieds froids, pâles ; bleus lorsquils pendent longtemps en position assise, blancs quand on les surélève, peau
fine et brillante.
Les douleurs de claudication intermittente sont souvent moins importantes chez les diabétiques à cause de la neuropathie concomitante
et dès lors, lartérite périphérique risque dêtre sous-diagnostiquée.
Détection :
De nombreuses recherches sont en cours concernant lartérite diabétique, mais jusquà présent aucun consensus na été défini.
Lexamen du pied. Laspect de la peau est typique : une peau fine, type papier à cigarettes, daspect très fragile, une coloration
rouge-bleu, des téguments froids à la palpation... sont des signes dischémie.
Palpation des pouls. La disparition des pouls est, bien entendu, un signe dischémie mais des pouls palpés peuvent donner
un résultat faussement rassurant : ils peuvent être palpés alors que la circulation est très réduite et ce en raison de la
médiacalcinose !!
Doppler de poche : à nouveau, les valeurs sont seulement indicatives : elles peuvent être faussement élevées en raison de
la médiacalcinose!
Temps de retour veineux : la jambe du patient est surélevée, si les tissus blanchissent cest déjà un signe dischémie. En
déplaçant par la suite le membre en position déclive, on mesure le temps de remplissage dune veine dorsale du pied, si ce
temps est > 20 sec, il sagit dune ischémie sévère.
Lensemble de ces tests, vous laurez compris, ne donne pas toujours un diagnostic suffisamment précis, il faudra alors recourirà langiographie. Cet examen devra comprendre lexamen des artères du pied et nécessite des conditions particulières vu la
fragilité de ces patients (insuffisance rénale...).
Traitement :
La prévention est le facteur fondamental. Le traitement de lartérite diabétique, pour le reste, est le même que celui de
toute autre forme dartérite. Il faudra être particulièrement vigilant, les signes pouvant être minimisés et ne pas hésiter à recourir si nécessaire à la chirurgie vasculaire (pontage...).
3° LOSTEO-ARTHROPATHIE
Déformation des pieds liée à la neuropathie sensitive et motrice.
La LJM (Limited Joint Mobility), liée à des anomalies du collagène, sajoute au problème de déformations dues à la neuropathie.
Ces déformations sont à lorigine des points dhyperpression où vont se développer des callosités et ensuite des ulcères.
La déformation la plus grave et la plus typique est le pied de Charcot (diagnostic différentiel : goutte, infection).
Symptômes :- douleurs au niveau des pieds mais parfois aussi au niveau des genoux, difficultés à se chausser.
Signes :- déformation du pied, zones de frictions, durillons, cors.
Détection :
Examen du pied. Les callosités, facilement repérables à linspection du pied, signent toujours des points dhyperpression.
Prayer sign : incapacité à joindre la surface palmaire des 5è doigts en joignant les deux mains face palmaire lune contre
lautre.
La Limited joint mobility peut être recherchée par le Prayer sign et aussi par la mesure de la dorsiflexion au niveau des
orteils et au niveau de la cheville.
Traitement :
Prévention des ulcères en tentant de MIEUX REPARTIR LES PRESSIONS à laide de semelles et de chaussures adéquates et bien
sûr, enlever les durillons par des soins podologiques réguliers.
Les chaussures et les semelles doivent être réalisées par du personnel particulièrement qualifié dans le domaine du pied diabétique.
Des matériaux spécifiques très souples etc... devront absolument être utilisés.
4° LINFECTION
Linfection nest pas typique du diabète. Le pied diabétique est fragilisé en raison de la neuropathie, de lartériopathie
et de lostéo-arthropathie.
Détection :
Les signes dinfection sont bien connus : douleur, chaleur, rougeur, gonflement. La situation est piégeante chez les patients
qui souffrent de neuropathie et/ou dartériopathie. La douleur peut être absente, la chaleur et la rougeur nettement moindre
que chez des patients non diabétiques et ce même en cas dostéite qui, il faut le souligner, peut se présenter sans augmentation
des leucocytes à la biologie dans 2/3 des cas.
Une plaie doit toujours être débridée et explorée. L exploration de la plaie à laide dun stylet boutonné est indispensable,
à la recherche de corps étrangers et également à la recherche dostéite. Si le stylet boutonné est en contact avec los, il
y a quasi certainement ostéite.
La recherche bactériologique est importante mais doit être faite correctement en évitant les frottis superficiels, qui sont
tout à fait inutiles et même dangereux, car le résultat risque dinduire en erreur en raison des contaminations multiples
de la peau. Il faudra pratiquer un curetage de la base de lulcère après débridement et prélever alors, ou prélever par aspiration
de la base de lulcère à laiguille ou par biopsie.
Notons encore que dans la recherche dune ostéite, la radiographie sera en retard sur la clinique de parfois 15 jours à 3
semaines. En cas de doute, une RMN ou une scintigraphie aux leucocytes marqués à lIndium 111 (cher et rare) est à proposer.
Une scintigraphie au Technétium nest pas utile, car pas assez spécifique.
Traitement :
Le traitement de lulcère et/ou du mal perforant plantaire sera envisagé plus loin.
Le traitement de la plaie est classique comme pour toute autres plaies.
Lantibiothérapie devra être adaptée. Les infections du pied diabétique sont généralement polymicrobiennes et comprennent
souvent des anaérobies.
Les propositions du Sanford sont : pour une infection superficielle, clindamycine ou céphalosporine de 1ère génération et
pour une infection modérée, cefoxitine ou association dune quinolone avec de la clindamycine.
En cas de septicémie, il faudra recourir à une antibiothérapie plus lourde, le plus souvent par injections IV, et lhospitalisation
sera alors nécessaire.
En cas dostéite limitée, laugmentin pourra être prescrit.
En cas dostéite sévère, il faudra à nouveau recourir à une antibiothérapie lourde en IV requérant une hospitalisation.
Toute infection déséquilibre le diabète, et donc le contrôle métabolique sera à surveiller de près.
TAITEMENT DE LULCERE
La guérison dune plaie chez un patient diabétique repose sur deux points majeurs et un point mineur, après avoir éliminé lostéite qui nécessitera souvent un traitement chirurgical et linfection dont nous venons de parler.
Les deux points fondamentaux sont :
1)La décharge de la plaie du poids du corps, ce qui nécessite le repos, un repos total de la lésion, soit repos au lit, soit
port dune botte de décharge (Scotch cast boot etc...). En tout état de cause, cette décharge doit réellement mener à une
pression zéro au niveau de lulcère si on espère la guérison
2)Un débridement soigneux, complet et fréquent de la plaie.
Le traitement local est un point mineur.
Rappelons que tous les désinfectants sont cytotoxiques et que, dés lors, après leur application il faut rincer la plaie avec
du sérum physiologique avant dappliquer le traitement choisi (pansement hydrocolloïde, tulle gras etc..).
Les pommades antibiotiques et toute autre pommade cicatrisante nont pas de place, démontrée, à ce jour dans le traitement
de lulcère du pied diabétique.
Après la guérison dun ulcère toutes les mesures préventives résumées plus loin et notamment le choix des bas, semelles et
chaussures devront être prises pour éviter les trop fréquentes récidives.
Des GROUPES A RISQUE peuvent être définis :
Groupe à risque : 0 pas de facteur de risque
1 présence de neuropathie
2 présence de neuropathie et de déformation orthopédique
a = léger b = sévère
3 risque majeur : présence ou non de neuropathie + 1 des conditions suivantes : pied de Charcot et/ou antécédent dulcère
et/ou antécédent damputation et/ou artérite
PROFIL DE RISQUE 0 1 2a 2b 3
Neuropathie non oui oui oui oui ou non
Déformation orthopédique non non limitée sévère Charcot
Artérite non non non non oui
Antécédent dulcère non non non non oui
Antécédent damputation non non non non oui
Semelles - confort sur mesure sur mesure si possible sur mesure si possible
Chaussures semi-orthopédiques - - oui oui oui
Chaussures orthopédiques - - - oui oui
Suivi médical 1x/an 1x / 4 mois 1x / 3 mois 1x / 3 mois 1x / 3 mois
Education 1x / an 1x / 6 mois 1x / 6 mois 1x / 6 mois
Soins podologiques 1x / 4 mois 1x / 3 mois 1x / 3 mois 1x / 3 mois
Les complications peuvent, heureusement, être évitées :
- en équilibrant soigneusement le diabète.
- en éliminant les facteurs de risque datteinte neurologique (éthylisme,...) et datteinte artèrielle (tabagisme, hyperlipémie,
etc...).
- en adoptant un comportement adéquat, cest-à-dire en prenant les mesures préventives :
a. Pratique de la marche pour améliorer la circulation du sang, port de chaussures, bas et chaussettes adéquats en faisant
attention à ne pas se blesser, lavage quotidien des pieds au savon doux et séchage soigneux, ! éviter les bains de pieds qui
dessèchent la peau et favorise la macération des plaies.
b. Pratique d un auto-examen des pieds, quotidiennement, avec si nécessaire laide dun miroir ou dune tierce personne,
pour déceler au plus vite les petites lésions qui pourraient ne pas être ressenties à cause de la neuropathie, et les traiter
(plaie, durillons, athletes foot, fissures, crevasses, hyperkératose).
c. Application de quelques mesures et traitements préventifs :
Soins des plaies en utilisant des désinfectants sans colorants (les produits colorants sont à éviter, car ils risquent de
masquer la rougeur, un des rares signes dinfection encore présents chez les diabétiques où la douleur a disparu) du sparadrap papier , des pansements pas trop serrés.
Effacer au maximum les durillons à laide dune pierre-ponce; ne pas utiliser de lame ni dobjets coupants. Quand la peau
est sèche, recourir à des crèmes nourrissantes.
Traiter lathletes foot et lonychomycose.
Corriger autant que possibles les points dhyperpression par le port de semelles, semelles sur mesure et en matériau doux
et chaussures adéquates, chaussures de sport, chaussures extra-larges etc...
Pour terminer, reprenons les recommandations de lAmerican Diabetes Association concernant les soins des pieds chez les
patients diabétiques.
Un examen complet comprenant une évaluation vasculaire, neurologique, musculo-squelettale ainsi que de la peau et des tissus
mous devrait être fait au moins une fois par an.
Cet examen doit être centré sur la détection des pieds à risque, spécialement ceux qui ont perdu la sensation protectrice
ou qui ont une atteinte vasculaire.
Quand un pied à haut risque a été découvert, un examen du pied devrait être réalisé à chaque visite de routine pour le diabète,
et donc plusieurs fois par an.
Références
A.J.M. Boulton and al : The Foot in Diabetes ; 2nd edition, 1994, New York, Wiley & Sons.
G.M. Caputo and al : Assessment and management of foot disease in patients with diabetes. N. Eng. J. of Med., 331 ; 13 : 854-860,
1994.
W Jeffcoate and al : The Diabetic Foot ; 1st edition, 1995, Chapman & Hall.
Position Statement. American Diabetes Association. Foot care in patients with diabetes mellitus. Diabetes Care, 21 ; suppl.
1, 54-55, 1998
Sanford, Gilbert, Moellering and Sande : Guide to Antimicrobial Therapy : The Sanford 27th Edition, 1997.
International Consensus on the Diabetic Foot by the International Working group on the Diabetic foot.
Mots clés : Artériopathie, Athletes foot, Botte de décharge, Chaussures, Hyperpression, Index de vulnérabilité, Infection,
Limited Joint Mobility, Mal perforant plantaire, Monofilament, Neuropathie, Onychomycose, Ostéite, Ostéo-arthropathie, Pied à risque, Pied de Charcot, Onychomycose, Scotch cast boot, Semelles, Ulcère.